Mettre les voiles

par sOlenn

        Quinze ans que tu étais montée à la capitale, six ans que tu vivais dans ton riquiqui studio où tu avais cru que tu ne resterais qu’un instant. Mais on s’enlise parfois. Puis les pages se tournent d’un coup. D’un coup, la fin du livre. Tu ne t’étais pas même rendue compte que tu en étais arrivée là. Électro-choc au Canada.

Île aux coudres - Québec- 2014

Île aux coudres (Québec)

Rentrant de tes trois mois là-bas, l’automne et l’évidence: tu ne veux plus Paris. Ne plus subir cette ville en permanence. Son énergie hystérique, son agressivité ambiante, son nombrilisme écœurant, ses cages à rat louées à prix exorbitants, ses je te marche sur les pieds parce que y’a tellement pas de place ici qu’il faut jouer des coudes sans cesse. Alors prendre du recul pour s’émerveiller de nouveau.

Il a fallu le temps de mettre cela en place. Réfléchir à 2 fois. Ne pas aller trop loin. Parce que, malgré tout, tu as encore beaucoup à faire là-bas et beaucoup de gens à aimer encore. Juste s’extraire un peu. Alors Lille. Parce que c’est presque Paris. Tu n’es jamais qu’en grande banlieue. Une heure de train. A peine le temps de te faire un jeu de plateforme en faisant cavaler un Super Héros imaginaire dans le paysage qui défile par les fenêtres du train. Et voilà, maintenant Paris et Lille ont la garde alternée de ta carcasse.

Qu’est-ce que tu vas aller foutre là-bas? On te demande. Mais tu vas te faire chier mon dieu chier comme un rat mort. Puis tu connais personne. Puis il fait un temps de merde, non? Pas de réponse. Tu hausses les épaules. On verra. La vie, on sait pas. Elle va.

Et te voilà dans ton antre d’écriture, comme un rêve, l’antre est immense, le balcon parfait pour griffonner à l’air libre au-dessus des toits, le calme aux alentours, la vie sociale au ralenti pour moins de tentations apérotiques -même si les gens du Nord ont, paraît-il, un levé de coude des plus loquaces, à toi les chicons le maroilles et les merveilleux, à toi aussi la vie folle de Paris parfois, régulièrement même, à la cool quoi, parce que tu la kiffes dans le fond même si elle pompe tout de toi.

Toits & Moi - Lille- 2015

Toits & Moi (Lille)

Alors continuer la vie de vadrouille. Tu en as pris le pli. Ton travail t’emmène de l’Aquitaine à la Normandie, du Pays Basque à l’Isère, du Nord au Vaucluse. Et tu aimes ça. Même si c’est crevant. Rien ne vaut le délice de rentrer chez soi, parce qu’on en est parti. Comme l’amour. Laisse-toi me manquer, que je te désire toujours. Tu es très comme ça. Tu aimes le mouvement, le roulis. Même si celui-ci n’est possible que parce que le bateau est solide. Mais l’équipage est sur le pont, il veille au grain. Les voiles déchirées ont été raccommodées, les cales sont saines, je ne suis pas un homme mais je suis capitaine d’un bateau vert et blanc.

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