L’utérus de la révolution

par sOlenn

     Les pensées de quand tu t’endors. Celles qui filent du coq à l’âme, celles qui se développent dans une espèce de flou artistique pas franchement intelligible, auxquelles tu t’accroches alors que tu es en train de sombrer et qui te paraissent tellement formidables. Le lendemain au réveil, elles te reviennent parfois, et alors tu te dis : What The Fuck ?

Pourtant, tu pensais tenir une épiphanie ( oui, un peu en avance, on est le 24 décembre seulement, mais parfois, la vie c’est le chaos), une illumination, putain d’idée de folie. Mais comment n’a-t-on pas pu y penser plus tôt ? Oui, soudain tu sais comment les femmes peuvent changer le monde, soudain l’évidence.

« Meufs, votre utérus peut révolutionner le monde ! »

Les femmes ont une chose, une seule, que les hommes n’ont pas, elles portent puis donnent la vie. Et c’est quand même pas rien, ça. Alors si elles disaient non, non moi ce monde il ne me va pas, et je refuse de rester sans rien faire, or il se trouve que j’ai une arme en moi, puissante, un moyen pour convaincre les dirigeants de changer les choses : celle de faire s’effondrer la démographie. Juste avec mon utérus, je peux faire s’écrouler à mort la démographie du monde entier. Bon pas juste moi bien sûr, moi toute seule ça fera rien. C’est moi et toutes les femmes qui diraient non non non on va pas continuer comme ça non. Et on est déterminées. On ne fera plus d’enfants tant que cela continuera à vau-l’eau ainsi, plus d’enfants tant que ( liste au choix et à compléter –Nb: Oui cette liste est consensuelle oui bon je sais j’ai la forme mais pas le fond bon ok j’ai pas la fibre révolutionnaire, je fais ce que je peux mais c’est pas facile quand tu pars de si loin. Liste donc à améliorer SVP) : la parité ne sera pas efficiente, on dépouillera les pays Africains de leurs ressources, on laissera des gens dormir dans la rue, les banques dirigeront le monde, Monsanto pourra agir en toute impunité, la performance et le rendement primeront sur la solidarité, on acceptera de rester immobile face à l’effondrement de l’éco-système, etc etc etc.

Ah ah ! Ils seraient bien embêtés, non ? Parce qu’un pays qui meurt c’est pas la classe à Dallas ! Alors ils seraient obligés de faire quelque chose. Et pas un petit truc tout bidon, hein, non, parce que sinon, nous, on restera le ventre vide. De grands changements.

Évidemment, pour cela il faut sacrifier une ou deux générations de possibles mères, mais bon, ça va, y’a plein d’autres trucs à faire dans la vie que de pondre, même si ce sera vachement triste sans doute pour certaines, mais pense après, imagine ces générations d’adultes et d’enfants qui auront un monde plus beau, plus juste, plus respectueux, plus sain. C’est quand même une bonne action, non ? Je veux dire, y’en a plein des gens qui ont sacrifié leur vie pour défendre des causes qui leur semblaient primordiales, alors choisir de ne pas donner la vie pour changer l’Humanité entière, ça peut être un très grand projet, non ? Beaucoup plus grand que juste changer les couches de ton morveux. Changer le futur de tous les Hommes ! La dinguerie !

(Un temps. L’excitation retombe.)

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Tu prends ta tête dans tes mains. Ça te fait faire la moue. Tu te dis que si personne n’y a pensé avant, c’est que forcément c’est une idée pourrie, que sinon ça serait fait déjà, de toutes façons aucune femme ne voudra sacrifier la mère en elle, et tout le monde criera au grand n’importe quoi. Et tu te rappelles alors que ta naïveté confine à la sottise, parfois.

Pourtant, en t’endormant, ça te semblait une idée méchamment géniale. Tu voyais les gros titres déjà : Grève de l’enfantement en 2015, puis dans les livres d’histoire de demain : En 2015, les femmes ont changé le monde. En s’alliant et en faisant pression sur les dirigeants politiques, économiques et sociaux, au moyen d’une ferme cessation d’activité de pondeuse, les femmes ont fait chuter le taux de natalité dans tous les pays du monde semant ainsi la panique chez les dirigeants qui ont été obligés de réinventer l’ordre de marche de leur monde tout pourri.

Ça avait l’air bien. T’y as cru vraiment. Au moins dix minutes. Puis tu as réalisé que tu n’étais pas un génie, et que ça ne marcherait jamais. Qu’on nous avait tellement mis dans le crâne qu’une femme était faite pour avoir des enfants et pour rien d’autre que ça que le mouvement Change le monde, fais-toi ligaturer les trompes ne prendrait jamais. Reproduis-toi ou crève. C’est un peu ça. L’obligation d’enfanter. Sinon tu ne sers à rien. On n’en est pas sortis. On ne s’en sort pas. Ça me broie.

On sauvera pas le monde alors ?

Pas comme ça.

Mais comment alors ? Non, parce que c’est pas avec tes couilles qu’on a avancé ces dernières années… Non, vraiment, je ne vois pas.

Et l’idée meurt dans l’œuf. Et Jésus vient au monde. On bouffe de la dinde pour oublier. On regarde l’aïeul jouer avec son dentier, on observe les enfants déballer hystériquement leurs cadeaux. Oh une poupée pour la petite fille, un camion pour le petit garçon. Et on se dit qu’on est bien dans la merde. Pour des siècles et des siècles. Amen.

Jesus de Montréal

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