CAtaSTORF
by sOlenn
Tu l’attendais. On t’en avait parlé tellement. C’est dangereux ça tu le sais, les attentes. Cela induit la potentialité d’une déception. Je voulais aimer je voulais tellement cela aurait été si bien si bon. J’aurais dû aimer, je venais pour cela, l’amour. Je voulais l’amour avec Castorf mi-Dieu mi-maître. Mais ça ne se décide pas l’amour ça ne marche pas comme ça. Cela vient et te prend le ventre. Ou pas. Ce ou pas terrible. Celui que tu pourrais nier juste pour ne pas choir de tes chimères. Mais voyons les choses en face mon amour, j’ai cru t’aimer et ce fût bon cette croyance, l’idée de toi, rien de plus. Voyons les choses en face mon amour, non je ne t’aime plus.
Frank a fait de la purée. Il a pris différents textes, La dame aux camélias de Dumas fils mais aussi La mission d’Heiner Muller, Histoire de l’œil et Le petit de Georges Bataille, et il a tout écrasé en purée. Mixer blender. Il y a vu des similitudes discursives sur la prostitution et la bourgeoisie et cela est sans nul doute très intelligent, je n’aurais pas l’audace de discuter cela, je n’ai jamais lu que Dumas fils il y a des années, alors oui au montage de texte s’il faut cela pour induire plus de sens, plus de profondeur et de résonance.
Découpe et déchire et dépiaute et colle. Cela me va Frank, cela me va la purée. Même si je déplore un peu cette mode, cette absence de confiance en une œuvre, à prendre entièrement, à aimer telle qu’elle est. Prends moi comme je suis ou ne me prends pas, si j’étais une œuvre moi je dirais ça. Non voilà, tu la transformes et la tords pour la faire tienne. Bistouri, scalpel, silicone, botox, souris, cambre-toi, maintenant tu es celle que j’aime.
Le montage est ardu. Tu essayes de suivre, tu essayes on t’a tellement appris à ce qu’il y ait une narration continue que tu la cherches bêtement. Et puis tu arrêtes, te laisser porter plutôt. Mais c’est imbitable. Quand te parviens un peu de sens, le texte t’arrive en lambeau mais parfois quelques répliques se suivent et tu entends quelque chose, c’est assez beau oui. Dans cet espèce de fourre-tout, des bribes de beau.
Mais les comédiens hurlent, ils hurlent et toi sur ton siège tu changes toutes les cinq secondes de position pour calmer ton corps parce que sinon tu sens qu’il va se lever tout seul et une voix sortie d’on ne sait où s’élèverait en un cri de rage. Tu sais celui de quand tu es comme prisonnier. Tu as envie de te débattre et tu ne peux pas, otage. Arrêtez ce massacre, que cela finisse nom d’un chien qu’on en finisse, achevez-moi. Et il le fait, il le fait vraiment. Quand tu sors, tu es morte. En fait c’était toi Marguerite Gauthier.
Castorf te pousse à bout et t’en peux plus. Il s’est tiré sur la nouille et toi tu l’as regardé faire. Pas une seconde il t’a jeté un regard pour savoir si tu aimais ça le regarder se tirer sur la nouille. Comment te dire chéri, le problème n’est pas de te regarder te tirer sur la nouille, le problème est de voir à quel point tu fais cela mécaniquement, machinalement, sans investir rien ni le geste ni les sens, sans considérer que quelqu’un, en face, te regarde parce qu’il veut te connaître. Tu as fermé tous les accès. Et y’avait pas de sortie de secours.
La salle s’est vidée, jamais vu le Théâtre de l’Odéon aussi vide. A la fin nous n’étions plus qu’une quinzaine au balcon. A s’accrocher pour tenir. La balustrade s’en souviendra de nos ongles dans le bois pour ne pas quitter la salle. Chemin de croix, durée: 3h45. Je défie quiconque d’aimer ce spectacle sans que ce soit une posture. Et je les attends les critiques, celles des intellectuels qui sauront m’expliquer le pourquoi de ce grand déballage de vacuité. Faites quelque chose. Sauvez Castorf, sauvez sa Dame aux camélias! Rendez-moi mon amour. Donnez-moi la preuve que je me trompe. Réanimez-moi.
La dame aux camélias / Frank Castorf / Théâtre de l’Odéon / Du 7 janvier au 4 février 2012


Ah, si seulement les critiques dramatiques faisaient, pour écrire, l’effort que vous faites, il gagneraient tellement en LÉGITIMITÉ .
Continuez, Mademoiselle, à écrire comme vous le faites des spectacles que vous voyez.
Merci vous! Je suis sacrément touchée. Parce que les gens ils passent ils passent le bout de leur nez par ici mais on sait jamais ce qu’ils en pensent… Raffolant des injonctions, je vais donc continuer.
[...] camélias! Rendez-moi mon amour. Donnez-moi la preuve que je me trompe. Réanimez-moi.” écrit sOlenn sur son blog en réponse à ScèneWeb.Fr. Allez y jeter un coup d’oeil, cela en vaut la [...]