J’ai honte de présenter une oeuvre d’art protégée par des mesures de sécurité. Rodrigo Garcia

by sOlenn

     Barrières de CRS, liste VIP pour pénétrer le périmètre balisé. Au loin on entend un mégaphone de catholiques fondamentalistes pas contents. Sur le fronton du Théâtre du Rond point on peut lire, immense, ce mot de la Ligue des Droits de l’Homme: Dans une société démocratique et républicaine, chacun doit pouvoir librement accéder aux œuvres, les juger et en débattre.

Puis deux panneaux: Femmes  à gauche et Hommes  à droite. On sépare les hommes et les femmes en deux files distinctes. Est-ce que déjà le théâtre est là à ses portes même? Non. Juste une fouille corporelle. Hop les bras en croix, a y est je suis crucifiée déjà, la dame fait tes contours de ses mains. Une p’tite caresse elle dit pour plaisanter. Fouille des sacs, confisquage des parapluies, casques, bouteilles d’eau. Avant l’accès à la salle, deuxième portique de sécurité, détecteur de métaux. C’est plus rigolo qu’autre chose, comme un cérémonial. T’as l’impression que t’es à l’aéroport et finalement même pas besoin d’avion pour décoller pour un dingue voyage! Expédition Golgota picnic. Du théâtre seulement. Mais voilà du théâtre c’est pas rien.

La scène est entourée de molosses à l’écusson Sécurité, ils veillent au grain. Tu regarde le plateau, il est recouvert de pain à hamburger bien alignés les uns à côté des autres. Tu fais des calculs, tu aimes bien compter les trucs. Avec environ dix hamburgers côte à côte sur un mètre, ça fait cent hamburgers au mètre carré, le plateau a vu de nez 16x5m ça fait quelque chose comme 112 mètres carrés, multiplié par cent… 112 000 hamburgers! Oh mon dieu! Ça a pas commencé que tu souris déjà. Neuf heures passées avec tout ça (mic-mac), la pièce commence par un carton: “9 décembre, J’ai honte de présenter une Oeuvre d’art protégée par des mesures de sécurité. Rodrigo Garcia.”

Après, ce fût très beau. Pas que. Et c’est ça qui fût beau. Rodrigo c’est beau mais pas que, c’est ça qui est beau. La première heure est performative et jubilatoire, les acteurs s’amusent comme des gosses avec les représentations religieuses. Comme des enfants jouent à la marchande ou la maîtresse ou aux pompiers, ici on joue avec la Bible, on crucifie, l’ange saute d’un avion en parachute, la tour de Babel composée d’hamburgers et de vers de terre se casse la gueule forcément. C’est très enfantin, et joyeux. On rigole beaucoup. Y’a ce type qui mange un hamburger en direct retransmis en gros plan sur l’écran en fond de scène, et quand il a bien mâché, il laisse ressortir de sa bouche la pâte molle concassée par ses molaires. Comme un enfant sa compote quand il en veut pas. Et dans la salle ça a des hauts le cœur et ça fait des beurk sonores. C’est lui qui mange c’est nous qu’on rote. Ça s’appelle communier.

Si j’étais catholique, je veux dire vraiment, pas juste en infusion, je crois que je serai juste méga heureuse de voir cela sur scène. La religion qui vit. Avec le corps et tout. C’est plutôt un bel hommage biblique qu’il fait le Rodrigo. Aucune calomnie, non, appropriation d’un mythe et transcendance. Y’avait pas de quoi chier une pendule en  hurlant à la Christianophobie. Mais alors pas du tout. Vraiment rien d’irrévérencieux, je ne crois pas non, et la deuxième heure le confirme, il me semble, avec la prestation mystique et habitée de Marino Formenti au piano. Rodrigo signe un spectacle toujours aussi raffiné sous ses gros sabots, d’une maturité nouvelle il me semble, la colère pas éteinte, jamais, mais comme adoucie par la musique, les mœurs. C’est juste sublime.

Marino Formenti enlève ses habits et se met au piano. Il va jouer Les sept dernières Paroles du Christ sur la croix  de Joseph Haydn, un carton te l’annonce, t’annoncera chacun des neuf  mouvements -car il y en aura neuf en fait. T’es venu au théâtre du Rond Point et tu te retrouves Salle Pleyel. C’est mon premier concerto. Mon écoute est religieuse. (On reste dans la thématique.)

Une dizaine de minutes chaque mouvement, les gens comprennent qu’il y en a pour une heure. Oui une heure. Et tu sens dans la salle une crispation. Infime d’abord et qui se renforce mouvement après mouvement. Ça soupire. Parfois ils essayent d’applaudir entre les mouvements comme pour marquer qu’ils voudraient bien que ce soit la fin. Je sais pas. Parfois ils partent en râlant. Ils voulaient quoi que ça dans à poil sur scène pendant deux heures? Hey mais les gars c’est Rodrigo Garcia qui a conçu le spectacle ainsi, cela a un sens, fait parti d’un tout pourquoi tu ne prends pas tout ça dans les bras embrassant la globalité de l’œuvre qu’il présente? Quoi si ça ne se pignole plus alors ça ne t’intéresse pas?

Je suis la première à adorer ça, qu’on se foute à poil et qu’on se fasse recouvrir de peinture, qu’on se tartine de gel capillaire pour se coller les uns aux autres, qu’on offre à l’ange un sexe de femme -gros plan sur écran- quand elle décroise et recroise les jambes à la Basic Instinc. La première à me marrer et à aimer ça quand ça dépote et défonce les tabous et inhibitions. Mais Rodrigo Garcia, en plus de son discours toujours incisif et drolatique sur notre société, ses textes beaux et limpides, nous donne avec Golgota picnic à voir et à entendre de la musique.

Voir de la musique c’est précieux ça. Ce pianiste nu, si petit, un fœtus dans le ventre de sa mère, recroquevillé, et dont le piano à queue est le placenta qui le nourrit, la musique. Tu es bien, tu frissonnes. Et te reviennent des images du grand défouloir qui t’a été offert l’heure précédente. Tu te souviens de ce passage où le texte dit, en substance, que ça fait des siècles qu’on essaye d’aimer son prochain et merci bien du résultat, et que peut-être maintenant, on pourrait le fuir son prochain. Voilà. Ça c’est tout Rodrigo. Il te balance des trucs comme ça, pour faire l’intéressant et ça marche te fait marrer, puis y’a comme un deuxième effet kiss cool – que la vague de notes les blanches et les noires accentue- où tu sens s’interpeller désespoir et profond humanisme dans un improbable échos.

C’est ça que j’aime chez Rodrigo. L’air de rien, un cri silencieux, celui d’un homme qui dirait: puisqu’on est vivant encore, exultons.

Golgota picnic / Rodrigo garcia / Crédit photo David Ruano

Golgota picnic de Rodrigo Garcia au théâtre du Rond Point jusqu’au 17 décembre.